L’art du luxe sans ostentation : la vision de Benjamin Robic au Grand Barrail
L’art du luxe sans ostentation : la vision de Benjamin Robic au Grand Barrail

L’art du luxe sans ostentation : la vision de Benjamin Robic au Grand Barrail

À l’entrée de Saint-Émilion, le Château Hôtel Grand Barrail apparaît au milieu des vignes comme une élégante folie architecturale de la Belle Époque. Édifiée en 1902 pour l’industriel et brasseur René Bouchart, la propriété appartenait initialement à un ensemble viticole plus vaste avant d’être progressivement divisée. Transformé en hôtel-restaurant au début des années 1990, le château accueille alors ses premiers voyageurs et devient rapidement l’une des adresses emblématiques du vignoble bordelais. Il est également étroitement lié à l’histoire de Philippe Etchebest, qui y décrocha son premier poste de chef de cuisine.

Racheté en 2019 par la famille Guillard, propriétaire notamment du Burgundy Paris, le Grand Barrail entame un nouveau chapitre sous la direction de Benjamin Robic. Formé dans de grandes maisons parisiennes comme le Lutetia et Le Meurice, celui-ci accompagne depuis sept ans la transformation de l’établissement. Après une rénovation majeure confiée à l’architecte d’intérieur Jean-Philippe Nuel, le directeur défend désormais une vision singulière de l’hôtellerie cinq étoiles : exigeante mais chaleureuse, profondément ancrée dans le terroir de Saint-Émilion et suffisamment accessible pour que voyageurs comme habitants de la région puissent s’approprier les lieux.

Vous dirigez le Grand Barrail depuis maintenant sept ans. Comment votre vocation pour l’hôtellerie est-elle née ?

Je suis tombé très jeune dans la marmite de l’hôtellerie et de la gastronomie. Mon oncle travaillait dans un établissement distingué par le Guide Michelin et son métier me faisait rêver. Enfant, je lui disais déjà que je voulais suivre sa voie. Il m’a conseillé de préparer un baccalauréat technologique, puis un BTS en hôtellerie-restauration. C’est exactement ce que j’ai fait.

J’ai eu la chance d’effectuer mon BTS en alternance à l’Hôtel Lutetia, à Paris, avant sa grande rénovation. Cette première immersion dans une maison aussi prestigieuse a confirmé mon choix. À seulement 19 ans, l’hôtel m’a ensuite confié la responsabilité des petits-déjeuners et du brunch. Manager une équipe aussi jeune a été une expérience assez exceptionnelle.

Comment votre parcours s’est-il construit après cette première expérience au Lutetia ?

J’ai rejoint le Hilton Paris La Défense, où j’ai été responsable de restaurant pendant trois ans. Cette expérience m’a beaucoup appris sur la gestion opérationnelle, mais l’univers du luxe me manquait. J’ai alors poussé les portes du Meurice, rue de Rivoli, où je suis entré comme manager événementiel.

J’y suis resté cinq ans et j’ai terminé directeur de l’événementiel. C’était une école extraordinaire, notamment à l’époque où Yannick Alléno dirigeait les cuisines. J’ai ensuite rejoint Le Burgundy Paris comme directeur de la restauration pendant quatre ans. Cet établissement appartient à la famille Guillard, aujourd’hui propriétaire du Grand Barrail.

J’ai quitté Paris pour participer à l’ouverture du Domaine de Raba, près de Bordeaux. Lorsque la famille Guillard a décidé d’acquérir le Grand Barrail, elle m’a proposé d’en prendre la direction. Je suis donc arrivé en février 2019, au moment même de la vente.

Dans quel état d’esprit avez-vous découvert le Grand Barrail en 2019 ?

J’ai découvert un établissement cinq étoiles disposant d’un potentiel immense, mais dont l’activité restait très saisonnière. L’hôtel avait auparavant été administré par un groupe davantage habitué à gérer des établissements trois ou quatre étoiles.

Mon objectif a été d’apporter l’expérience acquise dans les maisons de luxe parisiennes, tout en respectant l’identité du territoire. Nous sommes à Saint-Émilion, au milieu des vignes et dans un environnement presque champêtre. Il aurait été incohérent de reproduire ici les codes parfois très formels d’un palace urbain.

Je voulais préserver un haut niveau de service, mais avec davantage de naturel, de convivialité et de proximité.

Quelle est précisément votre vision du luxe au Grand Barrail ?

Je crois à un luxe accessible dans son attitude, pas nécessairement dans son niveau de prestation. Le service doit être irréprochable, mais il ne doit jamais intimider.

Je souhaite que les clients puissent entrer au Grand Barrail sans avoir l’impression de franchir la porte d’un univers qui ne leur serait pas destiné. On peut venir pour séjourner plusieurs nuits, mais aussi pour déjeuner, boire un verre, profiter du spa, écouter un concert ou simplement découvrir le parc.

Le luxe contemporain réside aussi dans la liberté de vivre un lieu comme on le souhaite.

Le Grand Barrail possède-t-il une histoire liée à celle du vignoble de Saint-Émilion ?

Oui, profondément. Le château appartenait autrefois à une propriété plus vaste, le Château Grand Barrail Lamarzelle Figeac. Celle-ci a ensuite été divisée en plusieurs lots. Le château et son parc sont devenus un hôtel, tandis que les parcelles viticoles voisines ont poursuivi leur propre histoire.

Cette proximité avec la vigne reste fondamentale. Lorsque l’on se trouve ici, on est entouré par les propriétés de Saint-Émilion. Le paysage viticole n’est pas seulement un décor : il nourrit toute l’expérience de la maison, de la restauration aux activités proposées aux clients.

Le château est également associé aux débuts de Philippe Etchebest. Quelle place cette histoire occupe-t-elle dans l’identité de l’établissement ?

Philippe Etchebest a effectivement obtenu ici son premier poste de chef de cuisine. Il conserve une véritable affection pour cette maison et revient occasionnellement nous voir.

Il raconte souvent que, lors de son premier jour, il a découvert une quarantaine de couverts réservés pour le déjeuner, mais seulement deux cuisiniers dans la brigade. Ses débuts ont donc été mouvementés ! Cette expérience a néanmoins joué un rôle important dans son parcours.

C’est une histoire que nous aimons raconter parce qu’elle montre que le Grand Barrail a toujours été un lieu où des talents ont pu se révéler.

La rénovation a profondément transformé l’hôtel. Comment avez-vous construit ce projet ?

J’ai travaillé sur le projet avec l’architecte d’intérieur Jean-Philippe Nuel. Nous sommes véritablement repartis d’une page blanche, tout en veillant à préserver l’âme du château.

Dans les parties historiques, l’enjeu consistait à restaurer et à sublimer l’architecture existante. Pour les bâtiments plus récents, nous avons assumé une écriture contemporaine, élégante et épurée. Nous ne voulions surtout pas créer un faux décor ancien.

Les chambres du château conservent donc une atmosphère patrimoniale, tandis que les autres ailes proposent un langage plus contemporain. L’ensemble devait toutefois rester cohérent et raconter une seule maison.

Comment avez-vous évité qu’un hôtel cinq étoiles situé dans un château devienne trop formel ?

En pensant chaque espace comme un véritable lieu de vie. Le restaurant, par exemple, n’est pas uniquement une salle dans laquelle on vient dîner. Dès le matin, on peut y prendre un café ou s’installer pour travailler. L’après-midi, une carte de restauration légère est proposée. Le soir, l’espace retrouve une atmosphère plus gastronomique.

Nous avons également travaillé sur les terrasses et le parc pour que les clients puissent vivre autant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Le Grand Barrail doit être élégant, mais jamais figé.

Vous avez fait le choix de ne plus appartenir à une grande affiliation hôtelière. Pourquoi ?

Le Grand Barrail a longtemps bénéficié d’une affiliation internationale. Lors de la rénovation, nous avons considéré que l’établissement avait désormais suffisamment d’identité et de notoriété pour avancer sous son propre nom.

Nous sommes à Saint-Émilion, dans une destination mondialement connue, et nous sommes le seul complexe hôtelier de cette nature à proximité immédiate de la cité. Notre situation, notre architecture, nos équipes et notre communication nous permettent aujourd’hui d’exister comme maison indépendante.

Dans une destination extrêmement concurrentielle comme Paris ou la Côte d’Azur, ma réflexion serait peut-être différente. Ici, l’indépendance nous permet de défendre plus librement notre personnalité.

Quelle place la clientèle locale occupe-t-elle dans votre stratégie ?

Elle est essentielle. Je refuse que le Grand Barrail soit uniquement fréquenté par des voyageurs internationaux pendant la haute saison.

Nous devons rester ouverts et attractifs toute l’année, notamment pour préserver la vitalité de Saint-Émilion hors saison. Beaucoup d’hôtels ferment en décembre, janvier ou février. Nous faisons au contraire le maximum pour maintenir notre activité.

Pour y parvenir, nous devons proposer aux habitants de la région de bonnes raisons de venir : un déjeuner, un soin, un apéritif, un événement musical ou un moment dans le parc. Le Grand Barrail doit aussi devenir leur maison.

Comment se compose aujourd’hui la clientèle de l’hôtel ?

Notre clientèle est très internationale, avec une présence américaine particulièrement importante. En juin, par exemple, nous avons atteint un taux d’occupation de 96,5 %, dont environ 40 % de clients américains.

L’œnotourisme reste extrêmement attractif. Malgré les difficultés actuellement rencontrées par la filière viticole bordelaise, la destination Saint-Émilion conserve un rayonnement remarquable.

Nous recevons aussi une clientèle française, des couples, des familles, des groupes privés et des entreprises. Cette diversité est une véritable force.

Le spa complète-t-il cette idée d’un hôtel que l’on peut fréquenter sans nécessairement y dormir ?

Tout à fait. Le spa est ouvert à la clientèle extérieure sous réserve de disponibilité. Il propose des espaces de bien-être, des soins du visage et du corps ainsi que deux cabines doubles équipées pour certains rituels et soins balnéo.

Nous avons choisi Sothys, une maison française historiquement liée à Brive-la-Gaillarde. Il existe un parallèle intéressant avec notre groupe, également familial. La marque possède une expertise très complète, aussi bien sur les soins du visage que sur le corps, avec des gammes biologiques, solaires ou sportives.

Nous souhaitions une seule maison partenaire capable de répondre à l’ensemble de nos besoins, avec des produits accessibles comme des soins beaucoup plus exclusifs.

Pourquoi privilégier Sothys plutôt qu’une grande signature de mode ou de joaillerie ?

Nous voulions une véritable marque experte du soin. Certaines grandes maisons possèdent une image très prestigieuse, mais celle-ci n’aurait pas nécessairement été cohérente avec l’identité de Saint-Émilion et du Grand Barrail.

Sothys partage avec nous une culture familiale, une implantation régionale et une approche qualitative sans ostentation. Ce choix nous ressemble davantage.

Le Grand Barrail accueille également des mariages et des privatisations. Jusqu’où peut aller cette personnalisation ?

Nous pouvons privatiser entièrement l’hôtel pendant plusieurs jours. Nous accueillons notamment des mariages pour lesquels les familles réservent le domaine durant trois nuits.

Cette privatisation permet d’utiliser les chambres, le restaurant, le parc, les terrasses et les différents salons comme une seule propriété familiale. Nous organisons également des anniversaires, des célébrations privées et des repas dans des formats plus intimistes.

L’objectif est de construire chaque événement sur mesure, sans imposer une formule figée.

Quelle place les séminaires occupent-ils dans l’activité ?

Ils représentent une activité importante, notamment hors saison. Nous disposons de plusieurs espaces, dont une salle au sein du spa, le bar à vins qui peut être transformé en salle de réunion et des possibilités complémentaires avec certaines propriétés voisines.

Nous avons également développé une offre plus responsable : menus végétariens ou à faible émission de carbone, réduction du gaspillage, pauses gourmandes repensées, transferts en véhicules électriques et activités dans les vignobles biologiques.

L’obtention de l’Écolabel européen nous a conduits à approfondir cette démarche et à la rendre visible auprès des entreprises.

Comment l’engagement environnemental se traduit-il concrètement dans un établissement cinq étoiles ?

Il faut intervenir sur tous les détails : la gestion de l’eau et de l’énergie, les déchets, les achats, les produits d’accueil, la restauration et la mobilité.

Nous proposons par exemple des vélos pour découvrir les vignobles, nous travaillons avec des partenaires locaux et réfléchissons à chaque menu en fonction de son impact. La rénovation elle-même nous a permis d’améliorer les performances du bâtiment.

L’objectif n’est pas d’opposer le luxe et la responsabilité. Au contraire, le luxe de demain devra nécessairement être plus attentif aux ressources et au territoire.

Vous organisez de nombreux événements dans le parc. Pourquoi cette programmation est-elle si importante ?

Elle permet d’ouvrir le Grand Barrail à un public différent et de faire vivre le domaine au-delà de l’hébergement.

Nous organisons notamment Le Banquet du Sud-Ouest, qui réunit environ 220 personnes dans le parc autour d’un esprit de feria haut de gamme, avec une banda, des chanteurs basques et une cuisine généreuse.

Nous proposons également des apéros-concerts, avec des tables basses, des planches et une ambiance très conviviale. Le public peut écouter le groupe depuis le parc ou depuis la terrasse du restaurant.

En quoi consiste le pique-nique symphonique ?

Le chef prépare une entrée, un plat et un dessert présentés dans des contenants adaptés. Chaque participant récupère son panier à l’arrivée, choisit ses boissons au bar et s’installe librement dans le parc.

Un DJ accompagne d’abord la fin de journée dans une ambiance légère. Lorsque le soleil commence à se coucher, un orchestre prend place sur la terrasse du château pour un concert symphonique.

Le cadre, la lumière et la musique classique créent un moment très particulier. C’est exactement le type d’expérience qui permet au Grand Barrail de devenir un lieu de destination à part entière.

Comment conciliez-vous cette programmation festive avec l’image d’un château cinq étoiles ?

En restant exigeants sur la qualité. Une fête populaire peut être élégante, bien organisée et cohérente avec un établissement haut de gamme.

Je veux sortir de l’idée selon laquelle le luxe devrait nécessairement être silencieux ou solennel. Le Grand Barrail peut accueillir un concert symphonique, une soirée autour du vin, une feria revisitée ou un brasero dans le parc, tant que l’expérience reste qualitative.

Cette ouverture fait partie de notre identité.

Après sept années à la tête de l’établissement, quel regard portez-vous sur sa transformation ?

Je suis fier que le Grand Barrail ait trouvé sa propre voix. Nous avons rénové le bâtiment, fait évoluer les services, développé la restauration, le spa, le bar à vins, l’événementiel et l’engagement environnemental.

Mais la transformation la plus importante concerne peut-être la perception du lieu. Le Grand Barrail reste un château cinq étoiles, mais il est devenu plus vivant, plus chaleureux et plus proche de son territoire.

Nous avons encore beaucoup d’idées, notamment autour des événements en plein air. Toutefois, je tiens à avancer sans reproduire ce qui existe déjà ailleurs. Chaque nouveau projet doit avoir du sens et correspondre réellement à la maison.

Quelle expérience souhaitez-vous finalement laisser aux visiteurs ?

Je voudrais qu’ils retiennent la beauté du château et des vignobles, bien sûr, mais surtout la sensation d’avoir été accueillis avec sincérité.

On peut proposer le plus beau décor, la meilleure chambre ou une grande bouteille : si l’émotion humaine n’est pas présente, l’expérience reste incomplète.

Le Grand Barrail doit offrir les standards d’un hôtel cinq étoiles tout en donnant le sentiment que l’on entre dans une maison. C’est cet équilibre que nous cherchons chaque jour.

Informations utiles

Château Hôtel Grand Barrail
3343, route de Libourne
33330 Saint-Émilion, France
Site officiel :
https://www.grand-barrail.com/fr
Restaurant : cuisine bistronomique au déjeuner et gastronomique au dîner, sous la direction du chef Quentin Merlet.
Bar à vins : vins de Bordeaux et d’autres régions, assiettes et plats à partager.
Spa by Sothys : soins du visage et du corps, rituels bien-être et cabines doubles.
Événements : mariages, privatisations, anniversaires, séminaires, apéros-concerts, banquets et rendez-vous musicaux dans le parc.