Patricia Laigneau : « Au Rivau, nous voulons faire dialoguer le patrimoine, l’art et la nature »
Patricia Laigneau : « Au Rivau, nous voulons faire dialoguer le patrimoine, l’art et la nature »

Patricia Laigneau : « Au Rivau, nous voulons faire dialoguer le patrimoine, l’art et la nature »

À quelques kilomètres de Chinon, le Château du Rivau cultive une personnalité à part dans le paysage des châteaux de la Loire. Édifié au XVe siècle sur les fondations d’une ancienne maison forte, le domaine fut notamment lié à la puissante famille de Beauvau et à l’histoire de Jeanne d’Arc. Classé Monument Historique depuis 1918, il connaît une véritable renaissance lorsque Patricia et Éric Laigneau en font l’acquisition en 1992. Le couple entreprend alors une restauration de grande ampleur du château et de ses dépendances, avant de réunir les communs au domaine et de faire classer les Écuries Royales aux Monuments Historiques en 1999.

Mais le Rivau doit aussi son identité contemporaine au regard de Patricia Laigneau. Historienne de l’art formée à l’École du Louvre, elle reprend ses études à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles et imagine à partir de 1995 un ensemble de jardins inspirés des contes, des légendes et du merveilleux. Aujourd’hui, les quinze jardins s’étendent sur six hectares et sont classés « Jardin Remarquable ». Collectionneuse et commissaire d’exposition, Patricia Laigneau a parallèlement transformé le château en un singulier cabinet de curiosités où mobilier ancien, œuvres historiques et créations contemporaines se répondent. Chaque année, une nouvelle exposition vient prolonger ce dialogue. En 2026, « Métamorphoses au Rivau » revisite ainsi les grandes références de l’histoire de l’art à travers le regard d’artistes contemporains.

Patricia Laigneau et sa famille

Lorsque vous avez découvert le Château du Rivau avec votre mari en 1992, dans quel état était le domaine ?

Le Rivau était un lieu magnifique, mais qui avait besoin d’être profondément restauré. Lorsque nous l’avons acquis, nous avons entrepris un travail considérable pour lui redonner vie.

Il fallait restaurer le patrimoine architectural, bien sûr, mais nous ne voulions pas simplement figer le château dans son passé. Notre volonté était de retrouver son histoire tout en faisant du Rivau un lieu vivant, capable de continuer à évoluer.

Nous avons progressivement restauré le château, puis réuni les communs au domaine. Les Écuries Royales ont également été restaurées et classées aux Monuments Historiques. C’est véritablement un projet de vie qui s’est construit sur plusieurs décennies.

Vous êtes historienne de l’art. Pourquoi avoir ensuite décidé de vous former au paysage ?

L’histoire de l’art m’a énormément apporté dans ma manière de regarder les formes, les volumes, les perspectives et surtout les couleurs. Mais lorsque nous sommes arrivés au Rivau, j’ai très vite compris que le paysage allait jouer un rôle fondamental.

J’ai donc repris des études à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles.

Pour moi, créer un jardin est assez proche d’un travail artistique. On compose avec les couleurs, les volumes, les masses végétales, la lumière, les perspectives… Simplement, contrairement à une toile, le jardin n’est jamais terminé. Il évolue en permanence.

Potager de Gargantua Chateau du Rivau

Aujourd’hui, le Rivau possède quinze jardins classés « Jardin Remarquable ». Quelle était votre vision lorsque vous avez commencé à les imaginer ?

Je voulais créer quelque chose qui ne ressemble ni à un jardin à la française traditionnel, ni à la reproduction d’un jardin historique.

Le Rivau possède cet imaginaire très puissant du château de conte de fées. Avec son donjon, ses tours et son architecture, il évoque spontanément les légendes et le merveilleux. Je suis donc partie de cet univers.

Les jardins ont chacun leur identité, leur histoire, leurs couleurs et leurs plantes. L’idée est que le visiteur passe d’un univers à un autre et qu’il puisse constamment être surpris.

Jardin de la princesse Raiponce Chateau du Rivau

Vous parlez volontiers de jardins « naturalistiques ». Qu’est-ce que cela signifie ?

C’est une approche dans laquelle le jardin doit conserver une forme de naturel. Évidemment, il est énormément travaillé, mais il ne faut pas nécessairement que cela se voie.

Je m’intéresse beaucoup aux associations de végétaux, aux camaïeux de couleurs et aux effets de masses. Ma sensibilité à la sculpture intervient également : lorsque je compose une plate-bande, je pense beaucoup aux volumes.

Nous sommes également très attentifs à l’environnement. Le désherbage est manuel et nous cherchons à travailler le jardin dans le respect de la biodiversité.

Jardin Secret

Les jardins occupent aujourd’hui six hectares. Comment parvient-on à renouveler l’expérience au fil des saisons ?

C’est précisément tout l’intérêt d’un jardin : il n’est jamais identique.

Nous travaillons pour qu’il y ait toujours plusieurs espaces qui soient particulièrement beaux au moment où les visiteurs viennent. Certaines périodes vont être dominées par les roses, d’autres par les iris, les vivaces ou encore les feuillages.

Les couleurs changent, les parfums changent, la lumière change. Quelqu’un qui vient au printemps puis revient à la fin de l’été ne découvrira pas le même Rivau.

La rose est justement devenue l’un des emblèmes du domaine…

Elle occupe effectivement une place essentielle. Nous avons développé une collection considérable de roses parfumées, avec des variétés anciennes et contemporaines.

Ce qui m’intéresse particulièrement, ce n’est pas uniquement l’aspect visuel de la rose. C’est aussi son parfum. Certaines roses possèdent des senteurs extrêmement surprenantes, parfois fruitées.

Le jardin doit solliciter plusieurs sens. On regarde évidemment les fleurs, mais on doit également pouvoir les sentir, entendre les oiseaux, percevoir le vent dans les feuillages… C’est une expérience beaucoup plus globale.

Au Rivau, les œuvres d’art quittent également les salles du château pour investir les jardins. Pourquoi était-ce important ?

Parce que je ne voulais pas séparer l’art et le jardin. Le jardin est déjà une création artistique. Ajouter une sculpture permet de provoquer une autre lecture du paysage. Le visiteur marche, découvre une perspective puis, soudainement, rencontre une œuvre.

Cela crée une surprise et parfois une interrogation. Les jardins deviennent ainsi une sorte de musée en plein air.

L’art peut aussi nous aider à regarder différemment la nature et les animaux. Certaines œuvres interrogent notre rapport à la biodiversité, à la chasse ou à la manière dont l’homme s’est approprié l’animal au fil de l’histoire. Cette réflexion est particulièrement intéressante dans un château du XVe siècle, où le trophée était historiquement considéré comme un symbole de puissance et de gloire.

Salle des femmes Chateau du Rivau

Cette confrontation entre passé et présent constitue-t-elle finalement la signature artistique du Rivau ?

Oui. C’est véritablement ce que je recherche.

Nous possédons des œuvres et du mobilier anciens, mais je ne souhaite pas que le visiteur entre dans des salles qui donnent simplement l’impression que le temps s’est arrêté.

Nous faisons donc dialoguer les époques. Une œuvre contemporaine peut être installée à côté d’une tapisserie ancienne ou venir détourner un grand thème de l’histoire de l’art.

Le château est traité comme une collection, presque comme un cabinet de curiosités. Ce qui m’intéresse est de créer des correspondances entre les œuvres du passé et celles de notre époque.

Vous consacrez d’ailleurs chaque année une exposition temporaire à l’art contemporain. Pourquoi renouveler aussi régulièrement le parcours ?

Parce qu’un lieu patrimonial doit continuer à vivre. Chaque année, je travaille autour d’un nouveau thème et une partie importante des œuvres évolue. Certaines restent dans la collection, d’autres sont présentées temporairement.

Cela permet également aux visiteurs qui connaissent déjà le Rivau d’avoir une raison de revenir. Ils ne retrouvent jamais exactement le même château.

Et nous ne sommes pas une galerie. Notre vocation n’est pas de transformer le château en espace commercial. Il s’agit avant tout de montrer la pluralité de la création contemporaine et de soutenir le regard des artistes.

En 2026, l’exposition s’intitule « Métamorphoses au Rivau ». Pourquoi avoir choisi ce thème ?

La métamorphose traverse toute l’histoire de l’art et correspond parfaitement au Rivau.

Les artistes contemporains peuvent reprendre une image extrêmement connue et la transformer complètement. C’est une manière de montrer que l’histoire de l’art n’est pas quelque chose de figé : chaque époque peut réinterpréter les images qui l’ont précédée.

On retrouve notamment cette année des revisites du portrait, de grandes figures féminines ou encore de Jeanne d’Arc.

Jeanne d’Arc possède justement un lien historique très particulier avec le Rivau…

Oui, et c’est une figure fascinante parce qu’elle-même n’a cessé de se métamorphoser dans notre imaginaire collectif.

Elle est d’abord cette jeune fille devenue soldate, puis héroïne, figure historique et finalement sainte en 1920. Chaque époque s’est approprié son image.

Dans l’exposition, nous avons notamment un portrait réalisé à la pierre noire par Mathieu Dufoix. Ce qui ressemble presque à une photographie est en réalité entièrement dessiné. Là encore, l’art contemporain vient perturber notre regard.

Salle Jeanne D’arc

Pourquoi l’animal est-il également aussi présent dans votre collection ?

Parce que notre relation avec l’animal raconte énormément de choses sur l’évolution de nos sociétés. Dans un château du XVe siècle, l’animal était associé à la chasse, au trophée, à la puissance. Aujourd’hui, notre regard a profondément changé.

Les artistes peuvent utiliser cet imaginaire pour parler de biodiversité, de disparition des espèces ou de notre rapport à la domination.

Nous avons aussi des créatures fantastiques : licornes, dragons, animaux hybrides… Elles permettent de renouer avec tout l’imaginaire médiéval et celui des contes de fées.

Certaines œuvres sont volontairement décalées ou humoristiques. L’humour est-il important pour rendre l’art contemporain plus accessible ?

Énormément. Il ne faut pas que l’art contemporain soit intimidant. Beaucoup de personnes pensent qu’elles ne vont pas comprendre ou que ce n’est pas fait pour elles.

L’humour, la surprise et le merveilleux permettent justement de créer une première porte d’entrée. On peut d’abord être amusé ou étonné par une œuvre, puis commencer à réfléchir à ce qu’elle raconte.

Est-ce particulièrement important pour le jeune public ?

Oui, parce que les habitudes culturelles évoluent. Les jeunes générations ont énormément accès aux images et aux vidéos, mais aller dans un musée n’est pas nécessairement leur premier réflexe.

Au Rivau, nous essayons donc de rendre cette découverte vivante. Les œuvres sont dans le château, mais aussi dans les jardins. On peut tomber dessus presque par hasard.

Je trouve important qu’un enfant puisse découvrir une œuvre sans avoir l’impression qu’on lui impose une leçon d’histoire de l’art.

Finalement, peut-on encore définir le Rivau simplement comme un château historique ?

Je crois justement que sa richesse est d’être beaucoup plus que cela.

Le patrimoine est évidemment fondamental. Nous avons la responsabilité de préserver ce château et son histoire. Mais autour de cette histoire, nous avons développé les jardins, l’art contemporain et toute une expérience.

Mon ambition est que les visiteurs puissent venir pour le château et découvrir l’art, venir pour les jardins et s’intéresser à l’histoire, ou venir pour une exposition et finalement tomber amoureux de la nature.

C’est ce dialogue permanent qui fait, je crois, l’identité du Rivau.


Informations pratiques

Château du Rivau
9 rue du Château
37120 Lémeré – Indre-et-Loire
Le Château du Rivau réunit un château médiéval classé Monument Historique, les Écuries Royales Renaissance, 15 jardins de contes de fées répartis sur six hectares et classés « Jardin Remarquable », une collection d'art ancien et contemporain, sept chambres ainsi que deux restaurants : Jardin Secret et La Table des Fées.
Saison 2026 : ouverture du 1er avril au 1er novembre 2026. Les horaires varient selon la période.
Site officiel :
Château du Rivau
Informations pratiques et préparation de la visite :
Horaires, tarifs et accès au Château du Rivau