Alcazar : le mythe du cabaret parisien renaît à Saint-Germain-des-Prés

Alcazar

Certains lieux ne meurent jamais vraiment. Ils s’endorment, parfois pendant des années, avant de rouvrir les yeux sous une lumière nouvelle. C’est l’histoire de l’Alcazar, cabaret mythique de la rive gauche, qui rouvre ses portes le 1er septembre prochain, au 62 rue Mazarine, sous l’impulsion de Walter Butler, déjà propriétaire du Paradis Latin.

Une naissance dans le chaos créatif de 1968

Pour comprendre l’Alcazar, il faut remonter à la fin des années 1960. Paris est alors traversée par un souffle de transformation profonde. Mai 68 libère les mœurs, la musique pop envahit les ondes, la jeunesse revendique de nouveaux modes d’expression. Cette agitation gagne la vie nocturne : les cabarets s’ouvrent à de nouvelles influences, les frontières entre les disciplines artistiques s’estompent. Terminé le cancan clinquant, place aux shows grandioses.

C’est dans ce Saint-Germain-des-Prés en pleine effervescence, entre les débats du Café de Flore et les vinyles des Beatles, que Jean-Marie Rivière, magicien des nuits parisiennes reconnaissable à son frac et son haut-de-forme blanc, métamorphose l’Alcazar en cabaret hors norme. Les transformistes y électrisent les nuits germanopratines. Jusqu’à 750 couverts sont servis chaque soir, dans un lieu où les clients deviennent eux-mêmes acteurs de la fête.

Le théâtre de toutes les légendes

David Bowie © Alcazar

L’Alcazar voit alors défiler les plus grandes célébrités du monde : David Bowie, Liza Minnelli, Joséphine Baker, Serge Gainsbourg, Jacques Brel, Édith Piaf, Duke Ellington, qui y fête même son 70e anniversaire. Le cabaret révèle aussi de nouveaux talents, à l’image de Marie-France, dont Marguerite Duras disait qu’il était impossible de ne pas être troublé par elle. Une légende plus trouble hante également les lieux : celle de Jim Morrison, qui aurait erré dans ce temple de la nuit avant sa mort officielle en 1971. Vraie ou non, l’histoire suffit à nourrir le mythe.

Serge Gainsbourg and Jane Birkin at the Alcazar in Paris, 7 Janvier 1974 © Giovanni Coruzzi, Giovanni

En 1980, l’Alcazar franchit même l’Atlantique, avec un spectacle présenté au mythique Desert Inn de Las Vegas – preuve d’une reconnaissance qui dépasse largement les frontières parisiennes.

Deux métamorphoses, une même âme

Mais aucun lieu culte ne survit sans se réinventer. En 1998, Sir Terence Conran transforme l’Alcazar en brasserie contemporaine à l’esprit design, sous la verrière spectaculaire de huit mètres de haut. Puis, en 2015, l’architecte Laura Gonzalez orchestre un nouveau télescopage entre art contemporain et esthétique néoclassique : larges banquettes en velours, paravents bronze, rideau végétal transformant le balcon en jardin suspendu.

2026 : la fête retrouve son décor

Aujourd’hui, sous l’impulsion de Walter Butler, l’Alcazar amorce un nouveau chapitre. Le décor, imaginé par Sophie Lacroix, designer belgo-française figurant parmi les 40 femmes Forbes 2025, puise dans la mémoire du lieu : velours rouge incandescent, bar aux accents d’or et de marbre, bas-reliefs Art Déco réalisés d’après les archives originelles. À l’étage, une mosaïque grandiose signée Sicis, maison italienne fondée en 1987, représente une femme coiffée d’un bicorne, clin d’œil à l’œuvre déjà réalisée au Paradis Latin.

Surtout, la scène retrouve sa vocation première. La banquette centrale se transforme en podium, la structure de la verrière accueille des performances aériennes : les frontières entre dîner, spectacle et fête s’effacent entièrement. Chaque soir, une programmation vivante convoque aussi bien les figures du patrimoine musical français que des artistes internationaux, dans un hommage revendiqué à l’âge d’or de la variété.

Côté assiette, les chefs Zouhair Bouhlal et Guillaume Lutard signent une carte généreuse et hautement française, pensée pour accompagner la fête sans jamais s’effacer derrière elle.

Un symbole plus large : le retour des grandes nuits parisiennes

Au-delà de sa propre histoire, la réouverture de l’Alcazar raconte quelque chose de plus vaste : celui d’un Paris qui retrouve le goût de ses grands décors nocturnes. À une époque où les modèles de cabaret traditionnels s’essoufflent, Walter Butler fait le pari inverse, celui d’une renaissance assumée, joyeuse et intensément vivante.

Comme le veut l’esprit de la maison : les plus belles vérités sont celles que la légende suffit à faire exister. Et à Saint-Germain-des-Prés, la légende de l’Alcazar continue de s’écrire.